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LES CHANTS DE NIHIL “Le Tyran & l’Esthète” (France)

Ayant acheté cet album, j’ai décidé de le laisser infuser, sans la pression liée à sa date de parution. La richesse et la complexité du Black Metal exposé par LES CHANTS DE NIHIL rendait nécessaire ce temps d’assimilation. Car, sans vergogne aucune, j’avoue tel un pénitent que je ne connaissais jusqu’à ce jour de janvier 2021 aucun des quatre albums précédents de ce projet breton, pensé, initié et alimenté par le dénommé Jerry, en charge de la composition des musiques et des textes, des guitares, des vocaux, des chœurs, mais également – et ce n’est certainement pas anodin – de la peinture qui illustre la pochette et des dessins qui ornent le livret. Loin de moi l’idée de minimiser en quoi que ce soit les trois complices du sieur, à savoir les émérites Mist (guitariste, également ingénieur du son, en charge du mastering), Sistre (batteur) et Öberkommander (bassiste), tous impitoyables et talentueux exécutants de la partition préparée par un maestro tourmenté et inspiré. Seulement, si LES CHANTS DE NIHIL adopte la physionomie d’un groupe au niveau de l’interprétation et de la mise en forme, ce n’est insulter personne que de reconnaître la force de la vision toute à la fois ordonnée et passionnée de Jerry.

Fondamentalement, il s’agit ici de Black Metal, avec tout ce que cela implique de furie haineuse, de tabassage rythmique intense (l’ami blast beat a son couvert à table), de riffs en trémolo obsédants et acides, de vocaux éructant une bile existentielle. Et je peux vous assurer que le quartette s’y entend à merveille pour percuter, découper, trépider, agresser. Sans jamais se résoudre à recourir aux facilités crasseuses des approximations outrancières dont se gargarisent les tenants d’un Black Metal trompeusement paupériste, au prétexte de paraître authentiques. Ici, même dans les séquences les plus intenses et ravageuses, tout demeure soumis à l’appréciation impitoyable de l’auditeur, grâce à un mixage impressionnant de précision et de puissance. Finition létale et impact de tous les instants sont donc au rendez-vous.
Pour autant, n’allez pas croire que LES CHANTS DE NIHIL pratique un Black Metal de pure brutalité, ce serait trop simple, et de beaucoup. Ce projet correspond à une vision esthétique globale, certes volcanique, mais aussi tatillonne. Du point de vue instrumental et vocal, cela se traduit par des solos de guitare intenses et expressifs, mais très construits, dans une continuation Heavy Metal traditionnelle ; par des chœurs extrêmement maîtrisés, exécutés conformément aux préceptes exigeants de la musique savante ; par des orchestrations orchestrales discrètes mais puissantes.

Comprenons-nous bien, en ce qui concerne les apports relevant de la musique orchestrale. Contrairement à ce qui s’est produit dans le champ du Black Metal dès les années 90, nous n’avons pas ici affaire à des resucées efficaces mais usées jusqu’à la corde de procédés choraux et orchestraux, issus d’appréhensions pour le moins basiques de Richard Wagner, Carl Orff et des musiques emphatiques issues de l’univers cinématographique (que de banalités en la matière, si efficaces soient elles !). LES CHANTS DE NIHIL relève considérablement le niveau, en imposant une écriture et une interprétation rigoureuses, aboutissant valablement à des pulsions transcendentales imparables.
A ce stade, en ce qui me concerne, la partie est acquise. Pour mon plus grand plaisir – d’acheteur, je le rappelle – Jerry ajoute deux dimensions délectables en sus. Tout d’abord, des textes en français qui, en dépit de la charge vénéneuse de leur éructation, demeurent singulièrement intelligibles, car fort convenablement et énergiquement propulsés hors du gosier. On n’est pas loin d’une versification à la manière Grand Siècle, appréciera qui pourra…
S’agissant in fine d’un projet avant tout fortement personnel, il n’est pas étonnant que l’aspect visuel importe également. A nouveau, les illustrations précises et raffinées en mode Grand Siècle du livret correspondent au langage châtié des textes. Pour la pochette, Jerry assume une fois de plus son approche à la fois naïve et symboliste, signifiant sans ambages que le monde moderne est en feu (à l’arrière-plan) et que prévaut une chevalerie idéalisée. Cela dit, afin de contrebalancer un excès de sérieux symboliste, notons que le logo du groupe représente un aigle (tiens, comme les RAMONES !) tenant entre ses serres un clairon et… une bouteille. Après tout, nous sommes en France, plus précisément en Bretagne… Conclusion facile, je l’admets, contrairement à l’œuvre exigeante et protéiforme de LES CHANTS DE NIHIL.
Alain Lavanne

Date de sortie: 22/01/2021
Label: Les Acteurs de l’Ombre productions
Style: Black Métal
Note: 18,5/20
Ecoutez ici

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