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Kaosguards

 

ELIRAN KANTOR illustrateur de pochettes d'albums le 31/03/2013

ELIRAN KANTORInterview réalisée par mail le 17/03/2013

 

Son nom n'est peut-être pas aussi reconnaissable que celui d'un Derek Riggs (IRON MAIDEN), mais l'artiste israélien Eliran Kantor dispose d'un carnet de commandes plein de noms prestigieux et d'un portfolio varié dont la dernière oeuvre en date, "Dark Roots of Earth" (TESTAMENT, sortie le 27 juillet 2012), n'est pas passée inaperçue. Rencontre avec un artiste devenu incontournable sur la scène metal.

 

 

 

1. Bonjour Eliran, et merci d'avoir accepté cette interview pour Kaosguards ! As-tu déjà été interviewé par un média français ?

Je crois que c'est la première fois.

 

2. Peux-tu te présenter à nos lecteurs en quelques mots ?

Eliran Kantor, 28 ans, né en Israël. J'ai grandi à Bat-Yam et à Gan-Yavne, et je vis en ce moment à Berlin, depuis trois ans et demi. J'ai réalisé des pochettes d'albums pour TESTAMENT, SODOM, HATEBREED, ANACRUSIS, ATHEIST, SIGH, GWAR, MEKONG DELTA, et MASTER, entre autres.

 

3. Tu as déjà répondu à cette question par le passé, mais nos lecteurs aimeraient savoir, quelles sont tes principales influences artistiques ?

Dans mon enfance en Israël, il y avait un dessinateur de bandes dessinées extrêmement connu, Uri Fink. Il y en avait d'autres, un peu plus en marge, mais en termes de popularité il était comme METALLICA, et tous les autres étaient des groupes de black metal avant-gardiste à-côté. À huit ans, mes amis et moi voulions vraiment dessiner comme lui. Nous avions tous acheté son livre "Comment dessiner Zbeng!" ("Zbeng!" était sa bande dessinée la plus populaire) et nous y avions appris les premiers rudiments du dessin, des proportions du corps humain, des effets d'ombres, de la perspective, etc.

Donc ça c'était à huit ans, puis à dix ans il y a eu "Ren et Stimpy" de l'animateur canadien John Kricfalusi. J'avais pris l'habitude d'enregistrer chaque épisode, et de mettre la cassette en pause quand il y avait ces gros plans détaillés de passages gores et visqueux, qui étaient accompagnés par un effet sonore de mégaphone – puis je restais assis des heures à les reproduire sur papier.

Des années plus tard, le travail d'animation de Terry Gilliam avec les Monty Python a eu presque le même impact sur moi. C'est avec lui que j'ai vu pour la première fois l'utilisation d'une esthétique Renaissance pour produire un effet grotesque.

 

4. En 2011, dans une interview pour Metalbandart.com, tu as dit que tes premières oeuvres étaient des murales inspirées par des pochettes d'albums, et qu'après tu t'étais mis à créer tes propres pochettes pour les groupes de tes amis. Comment es-tu tombé dans le metal ?

Je nommerais deux coupables: d'abord mon père, Ze'ev Kantor, qui m'a fait découvrir le hard rock avec "Made in Japan" de DEEP PURPLE, "The Best of SCORPIONS", et toute la discographie de PINK FLOYD. 

Je me souviens que dans l'album "Made in Japan", il y avait un petit catalogue promotionnel pour d'autres albums, et comme j'étais déjà un fan de films d'horreur, j'ai été attiré par les pochettes d'IRON MAIDEN et de MEGADETH que j'ai vues dans ce catalogue.

Et en deuxième je dirais "Beavis et Butt-Head" (dessin animé américain narrant les aventures de deux adolescents métalleux, Ndlr). J'étais devenu un grand fan à treize ans, mais je ne connaissais pas du tout les groupes que les personnages disaient aimer. Alors un jour je suis tout simplement allé chez quelques disquaires avec mon argent de poche, et j'ai acheté "Master of Puppets", "Youthanasia", "Killers" et "AC/DC Live", sans même savoir à quoi ressemblait leur musique.

 

5. Quand as-tu percé et compris que tu ferais carrière en tant qu'artiste graphique ?

C'était en 2006, je travaillais à temps plein comme designer pour une entreprise de publicité à Tel-Aviv. Je dirigeais des campagnes pour des boîtes comme Renault, Toys R' Us, Pizza Hut... je rentrais souvent chez moi vers 20h, puis je m'asseyais pour faire des illustrations pour des groupes de métal, activité que j'avais déjà commencée deux ou trois ans auparavant.

J'ai jonglé entre ces deux jobs pendant un an, me faisant petit à petit remarquer par mes illustrations: il y a eu d'abord TO-MERA, AGHORA puis DETONATION, et le jour où j'ai eu l'occasion de faire un album pour MEKONG DELTA, j'en avais tellement marre de la publicité que j'ai démissionné et je me suis mis à mon compte pour faire des pochettes d'albums à temps plein.

J'étais vraiment déterminé, donc j'ai simplement économisé quelques salaires pour louer un nouveau logement, puis j'ai contacté par mail toutes les personnes que je connaissais qui pourraient avoir besoin d'une pochette, d'un design de t-shirt, ou d'un logo.

La "percée" est survenue environ six mois plus tard, quand j'ai commencé à travailler avec TESTAMENT. Ça a changé la donne, de plus en plus de groupes se sont mis à m'écrire, et je n'ai plus eu à chercher constamment de nouveaux clients.

 

6. Je dois dire qu'il fallait de l'audace ! Ajoutons aussi qu'en plus de ça, tu es autodidacte. Penses-tu que l'accès au métier est plus facile pour ceux qui sortent d'une école d'arts, ou est-ce que le plus important est vraiment de montrer de quoi on est capable et de se battre pour se faire repérer par des groupes ?

Si tu cherches à être embauché par une entreprise de publicité, alors un diplôme POURRAIT être un avantage sur les autres candidats. Mais quand on travaille comme illustrateur freelance – personne n'a jamais demandé à voir mon CV. Dans ce domaine, ton portfolio est beaucoup plus important que tes diplômes, sans aucun doute.

 

7. Parlons maintenant de ton style. Beaucoup de tes oeuvres semblent avoir comme point commun de dépeindre une scène sombre, épique et menaçante. Je pense par exemple à la pochette de "Dark Roots of Earth" avec cet imposant shaman dominant une tribu, ou à la pochette de "War and Pieces" avec ce soldat se noyant dans le sang... comment décrirais-tu ton univers créatif ?

Mon premier objectif est de créer quelque chose d'intéressant.

Je suis très peu patient et je ne veux pas passer mon temps à peindre quelque chose d'ennuyeux. Ces deux oeuvres que tu as citées sont peut-être "sombres et épiques", mais beaucoup de mes autres oeuvres ne le sont pas.

Je tâche de saisir toutes les opportunités qui se présentent d'essayer de faire quelque chose de différent, et de ne pas rester dans une routine confortable. Chaque fois que je vois un groupe me demandant de répéter une oeuvre passée, j'essaie d'oublier tout ce que je savais et de repartir à zéro. Si tu compares quelques unes de mes pochettes, comme "Hindsight" d'ANACRUSIS, qui est une photographie, "Reflections" de FERIUM qui comprend beaucoup de travail au crayon, "Dark Roots of Earth" de TESTAMENT, "Exit Strategy" de MELANGE, ou encore "Formless" des européens d'AGHORA, que j'ai réalisée avec de l'argile, ou "Darkest White", le prochain TRISTANIA – tu n'auras pas l'impression qu'elles sont toutes l'oeuvre du même artiste.

Il y a trois ans, tout le monde me demandait "ce surréalisme à la Dali que tu fais", et "des lignes d'horizon colorées", et aujourd'hui beaucoup de groupes veulent une pochette qui ressemble à "Dark Roots of Earth" de TESTAMENT, et je refuse net. C'est comme les répliques risibles des sitcoms des années 90, ça devient vite lassant et ça ne s'améliore pas avec l'âge. Et moi-même, je m'en lasse et j'y perds de l'intérêt.

 

8. Quelle est l'implication du groupe dans la conception de la pochette ?

Au niveau du concept, c'est variable, certains groupes ont une idée précise de ce qu'ils cherchent, d'autres n'ont qu'une vue d'ensemble assez vague, et d'autres m'envoient juste des échantillons de chansons avec les paroles, et me font confiance. Ensuite les groupes agissent principalement en spectateurs, et une fois passée l'étape du concept, les retours que je reçois d'eux sont minimaux, et plutôt positifs, parce que j'entre vraiment dans les détails à la première présentation de la maquette et du concept, donc avant que le travail commence. Tout ce que je fais est soigneusement planifié, avec toujours le souci de l'équilibre entre les différentes parties de la composition.

 

9. Donc tu aimes l'expérimentation et, à en juger par ton portfolio, cela s'applique aussi aux groupes avec lesquels tu travailles, parce que tu traites des styles différents, comme par exemple du thrash, du death, du black ou du hardcore. Dans une interview parue en 2012 sur Radiometal.com, Seth Siro Anton (qui a réalisé des pochettes pour SEPTICFLESH, EPICA, KAMELOT...) a dit qu'il aurait du mal à travailler avec des groupes de power metal comme MANOWAR parce qu'il les trouvait trop éloignés de sa sensibilité artistique. Penses-tu qu'il y a des groupes ou des genres avec lesquels avec lesquels tu ne pourrais pas travailler parce que tu ne serais pas en phase avec leur image ou leur style ?

Je vois ça comme une collaboration entre moi et le groupe, et le résultat est quelque chose qui correspondra au ton spécifique de leur musique, à travers le filtre de mes goûts personnels. Comme toute entreprise qui démarre, avant j'acceptais tous les projets, et même si je n'étais pas SI emballé par leur musique, je trouvais quand même quelque chose qui me parlait et je me servais de ça. Je parlais aux membres du groupe pour avoir leurs points de vue, j'analysais leurs paroles, j'écoutais des extraits en pré-production... mais depuis 2011, mon agenda est si rempli que j'ai dû être plus sélectif pour ne pas me retrouver avec des listes d'attente de six mois, donc aujourd'hui j'ai le privilège de travailler en accord avec mes propres goûts musicaux, et j'essaie de travailler avec les meilleurs.

 

10. Te sens-tu plus inspiré par certains genres en particulier ?

Je ne fais pas de discrimination de genres, en bien ou en mal. Par exemple, dans ma collection tu ne trouveras pas beaucoup de folk métal, mais ceux que j'aime dans ce genre, comme SKYCLAD, BATHORY, AGALLOCH, ou les premiers AMORPHIS, je les trouve géniaux, surtout parce que c'est excitant et original.

Je préfère en général les premières années d'un genre, quand le concept est encore vert et les groupes ont des idées fraîches.

 

11. Récemment, il y a eu un scandale dans la communauté des illustrateurs, à propos de Justin "Slasher Design" Osbourn. Je résume l'affaire pour nos lecteurs: Justin Osbourn est un illustrateur qui a travaillé avec, entre autres, ABORTED, MALIGNANCY, ou MUNICIPAL WASTE, et qui a été accusé d'avoir plagié ses collègues, en prenant librement des éléments d'autres pochettes d'albums ou d'affiches de films. Quel est ton sentiment sur cette affaire ?

Je rejoins le dégoût exprimé par les autres artistes. Justin Osbourn s'est contenté de copier/coller des portions, et mêmes des personnages entiers, de travaux d'autres collègues, de les assembler avec Photoshop, et de vendre le résultat comme des "peintures" originales. Légalité mise à part, ce dégoût vient beaucoup du fait qu'il ait choisi de piquer le travail de ses collègues, donc d'illustrateurs qui gagnent leur vie dans le même milieu que Justin. Quelques unes des oeuvres plagiées les plus récentes étaient une pièce de 2008 de Michael Wheelan, ainsi que quelques Julie Bell datant de 2000. Il a même reçu une récompense pour une oeuvre piquée à Ken Kelli (illustrateur de KISS et MANOWAR). Quelques personnes en dehors de la profession ont demandé, "quelle est la différence avec un DJ de techno qui fait du sample ?" - et bien, le DJ techno prend surtout des échantillons de disques qui ne sont pas de la techno, et en fait de la techno. Personne ne pense que c'est un maître de la contrebasse swing, de la guitare rock ou de la batterie jazz. Justin a constitué son portfolio sur le dos de clients qui pensaient qu'il peignait des oeuvre d'horreur/fantasy vintage originales, alors qu'en fait tout était copié sur de véritables oeuvres d'horreur/fantasy de l'époque. Un DJ techno qui échantillonnerait des pans entiers de travail d'autres musiciens en les faisant passer pour son propre travail recevrait la même réaction de ses collègues.  

 

12. Ton exemple est intéressant, un DJ échantillonne principalement les oeuvres de musiciens qui bénéficient d'une certaine notoriété, donc les gens qui écoutent le travail d'un DJ reconnaîtront l'artiste qu'il échantillonne, et ne seront alors pas induits en erreur à croire que tout est l'oeuvre du DJ. Cependant, j'ai l'impression que l'une des raisons de ce scandale est que le public n'a pas suffisamment connaissance de l'illustrateur et de son travail. Les artistes graphiques sont rarement au premier plan dans la scène métal, même si l'aspect graphique occupe une place particulièrement importante dans cette musique. Je pense aux pochettes, aux décors de scènes, aux t-shirts... donc, en conclusion, peux-tu nous donner ton opinion sur la situation de l'illustrateur aujourd'hui ? Penses-tu que la profession a la reconnaissance qu'elle mérite, ou reste-t-il du chemin à faire ?

En fait je pense que quelle que soit la profession, il est inutile de se soucier de l'intérêt du public ou de la mise en avant. Si ça ne vient pas tout seul, tant pis. Pose tes conditions, fais ton travail et tais-toi. Ne te plains pas de ne pas recevoir suffisamment d'attention. Je suis heureux que certains médias trouvent ce domaine intéressant, mais je n'ai aucun griefs à propos d'un manque de visibilité. Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, tu ne peux même plus blâmer les médias de ne pas t'accorder suffisamment d'importance – si les gens s'intéressent à ce que tu fais, ils partageront.

 

13. Merci beaucoup du temps que tu nous a accordé et de tes réponses très intéressantes ! J'allais te demander quelle allait être ta prochaine oeuvre, mais tu as déjà mentionné le dernier album de TRISTANIA... y en a-t-il d'autres à venir ?

J'ai toujours entre cinq et sept commandes en attente, et c'est constant. Je viens de finir le dernier EVILE, et je travaille sur les prochains DRAGONLORD, ARTIZAN, et quelques autres. Souvent, la pochette est révélée à l'annonce de la date de parution de l'album, et je la poste immédiatement sur ma page Facebook – facebook.com/kantoreliran

 

14. Veux-tu donner le mot de la fin ?

Merci de m'avoir reçu, et salut à tous vos lecteurs !

BrocasHelm

 

Suivez Eliran Kantor sur http://www.elirankantor.com/

 

Sources:

 

Interview d'Eliran Kantor sur Metal Band Art (en anglais): http://metalbandart.com/?p=1646

 

L'affaire Justin Osbourn sur Metal Band Art (en anglais): http://metalbandart.com/?p=2835

 

Interview de Seth Siro Anton sur Radio Metal: http://www.radiometal.com/article/seth-siro-anton-l’art-sombre-sous-toutes-ses-formes,80757


 

 
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