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Robert Culat un curé chez les hardos le 26/04/2010

Une fois n'est pas coutume nous allons sortir des interviews classiques de groupes. Un homme d'église fait parti de notre "communauté". Il semblait intéressant de poser quelques questions à ce personnage hors du commun qui a répondu sans langue de bois...

1- Bonjour Robert, je fais aujourd'hui une interview hors du commun car je rappelle à nos lecteurs que tu es prêtre et que tu écoutes du métal... Alors peux-tu te présenter rapidement...

Robert : Je suis originaire de Marseille où je suis né le 11 février 1968 dans une famille très peu croyante. Je n’ai été baptisé (à l’hôpital) que parce que d’après les médecins mon espérance de vie était très limitée après ma naissance… C’est à l’âge de 13 ans que je deviens croyant et que je me prépare à ma première communion. Et c’est à 15 ans que je déclare pour la première fois à mon père et à mon curé mon désir de devenir prêtre. Muni d’un bac A2 (littéraire), j’entre donc au grand séminaire d’Avignon en 1986 pour les deux années de premier cycle (philosophie essentiellement). Je fais ensuite une coupure d’un an pour mon service militaire en Allemagne. Et à mon retour mon évêque m’envoie poursuivre et terminer mes études à Rome où je me spécialise en philosophie. J’ai été ordonné prêtre en 1993 pour le diocèse d’Avignon (Vaucluse). J’ai eu depuis différents ministères (principalement auprès des jeunes mais aussi curé de paroisse) en différents lieux. Je suis vicaire de la paroisse de Carpentras depuis trois ans, aumônier des lycées publics de cette ville.


2- As-tu connu cette musique avant de t'engager dans ton sacerdoce ou après ton engagement religieux?


R : J’ai découvert le Metal en 1994 alors que j’étais un prêtre à peine sorti du séminaire (un « bébé prêtre » lol).


3- Au delà de ta personne, je fais aussi cette interview car tu as sorti un bouquin qui traite  de divers sujets. Peux-tu nous faire un résumé des thèmes développés?


R : Le projet d’écrire ce livre remonte au moins à 2000 même s’il n’a été publié chez Camion Blanc qu’en 2007 sous le titre quelque peu humoristique de « L’âge du Metal ». Ce pavé d’environ 500 pages se compose de deux parties bien distinctes et égales en quantité. La première moitié de L’âge du Metal donne les résultats commentés d’un sondage que j’ai lancé parmi les métalleux de France en 2000. Donc il y a forcément un aspect statistique de synthèse des 552 réponses reçues. Le but de cette première partie était de donner la parole aux métalleux pour qu’ils puissent s’exprimer en toute liberté sur leur passion et aussi sur leur rapport à la religion. J’ai tenu dans cette perspective, en plus des chiffres et de mes commentaires, à citer certains passages qui me paraissaient soit intéressants soit significatifs. La deuxième partie du livre rassemble douze annexes, c’est-à-dire des articles développés sur des thèmes soit strictement musicaux (les visuels des pochettes, les styles et genres de Metal, les paroles etc.) soit en lien avec la religion (le satanisme, déjà abordé en première partie, l’antichristianisme, le white Metal etc.). le but global de mon travail étant de donner une vision aussi objective que possible de la scène Metal et de proposer un dialogue entre deux mondes qui s’ignorent ou qui parfois se haïssent : le monde des métalleux et celui des croyants chrétiens. C’est donc un livre passerelle.


4- Si je puis employer l'expression, ta démarche n'est pas très "orthodoxe"; ta hiérarchie te laisse-t-elle totalement les mains libres pour t'investir dans ce travail de recherche? T'es tu heurté à des réticences au sein de l'Eglise?


R : Ta réflexion montre que les personnes extérieures à l’Eglise ont une image très rétrograde de cette « institution » assez particulière. Et je peux le comprendre. Mais dans l’histoire de l’Eglise catholique il y a toujours eu des prêtres, des religieux, des évêques etc. qui ont considéré le rapport avec la culture de leur temps comme important et comme faisant partie de leur mission. Je pense en particulier aux membres de la Compagnie de Jésus (fondée en 1540), les jésuites, qui ont toujours eu le souci d’entrer en dialogue avec les sciences, la culture, les traditions religieuses et ethniques différentes de celles de l’Europe chrétienne. Cet ordre intellectuel et missionnaire a toujours favorisé l’ouverture de ses membres vers la différence et ce que l’on nomme l’inculturation de la foi chrétienne. Cela a été particulièrement vrai en Chine par exemple où les pères jésuites ont adopté la tenue des notables locaux et ont respecté les traditions ancestrales tout en prêchant leur religion. Si les jésuites ont pu entrer dans cet immense royaume réputé fermé aux influences extérieures, c’est parce qu’ils y ont apporté leurs compétences dans des domaines aussi variés que l’architecture, l’astronomie et les sciences. Le film Mission rapporte quant à lui l’extraordinaire aventure « politique » des pères jésuites dans les réductions indiennes d’Amérique du sud, exemple de « communisme chrétien » qui a sauvé de l’esclavage colonisateur les indiens pendant un certain temps. Donc ma démarche de dialogue avec la culture Metal n’est pas tant hérétique que tu sembles le penser… Elle se situe dans cette tradition jésuite. Et d’autres prêtres en France ont la même attitude que moi. Mon archevêque m’avait béni et encouragé à poursuivre ce travail. Après il est normal que certains membres de l’Eglise voient d’un mauvais œil ma recherche. On ne peut jamais plaire à tout le monde. Et dans l’Eglise certains préfèrent l’affirmation pure et dure de la foi au dialogue avec ceux qui sont différents. C’est un choix qui, poussé à l’extrême, donne l’intégrisme. Je me situe dans la lignée du dernier concile de l’Eglise, Vatican II qui s’est achevé en 1965 et qui reste une grande référence pour la vie de l’Eglise aujourd’hui.


5- Une question à laquelle on ne peut pas couper, tu n'es pas sans savoir qu'une large frange de groupes métal vouent un culte aux démons divers et variés. Comment fais-tu pour concilier ta foi et t'intéresser à des formations qui veulent détruire ta religion? Il y a un cruel dilemme, il me semble...

R : Ce n’est pas la première fois, tu t’en doutes, que l’on me pose cette question. Je dirais que la musique Metal comme toute musique est d’abord une musique ! Donc une esthétique qui plaît ou qui ne plaît pas au niveau d’une combinaison de sonorités et d’une atmosphère. Il y a ensuite des paroles dont certaines en effet glorifient Satan et critiquent violemment le christianisme. Quant la critique est intelligente et fondée je l’accepte sans problème. Cela ne me gêne pas. Après un groupe comme Emperor, qui dans le magnifique album « In the nightside eclipse » a composé une hymne à Satan (Inno a Satana), peut me plaire musicalement sans pour autant que j’adhère à ses idées. Il est évident que le satanisme me gêne, surtout lorsqu’il manque d’intelligence et de fondements. Ta question en suscite une autre : faut-il s’interdire de lire les Fleurs du mal de Baudelaire sous le prétexte qu’il y a dans ce livre les litanies de Satan ? Ou encore est-ce parce que tu apprécies le Requiem de Mozart (qui est une œuvre à la gloire de la religion catholique), tu vas te sentir obligé de passer de l’athéisme à la foi ? Je ne le pense pas… La musique parce qu’elle est de l’ordre de la beauté transcende le message qu’elle porte. Elle est universelle par définition. Si ma foi était ébranlée simplement parce que j’écoute un groupe de black aux paroles pas très catholiques, ce serait le signe de sa grande faiblesse… Je ne deviendrai pas un adepte de Satan simplement parce que j’écoute une musique qui le glorifie. En même temps les thèmes se sont beaucoup diversifiés, même dans le black, et cela me permet d’éviter les groupes viscéralement blasphématoires sans me priver du plaisir esthétique propre à ce genre de Metal. Dans le pagan je trouve pas mal de chef-d’œuvres… Je dirais que je n’écoute pas de la musique pour avoir une leçon de catéchisme comme je ne regarde pas un film pour avoir une bonne morale. C’est la beauté et rien que la beauté qui me motive dans mon approche d’une musique comme d’un film. Enfin je ne nie pas que certains groupes de black transforment leur musique en propagande de bas étage, ce qui est lamentable… parce qu’ils ne sont plus dans une démarche artistique mais idéologique ! Et le plus désolant c’est qu’ils peuvent influencer certains de leurs auditeurs…


6- Une question purement musicale, les lecteurs sont curieux, je pense, de savoir quels sont tes groupes fétiches?


R : Mes groupes favoris ? Je suis sûr que je vais en oublier, mais allez je me lance : OPETH, PRIMORDIAL, DORNENREICH, AGALLOCH, EMPEROR, ENSLAVED, SHINING, SOLSTAFIR, SATYRICON, ORPHANED LAND, MONOLITHE, SHAPE OF DESPAIR, MY DYING BRIDE, PARADISE LOST, TOOL, STRAPPING YOUNG LAD, SONATA ARCTICA etc.


7- Tu connais évidemment le white métal, penses-tu que la religion est une chose trop sérieuse pour la galvauder de la sorte?


R : Je ne suis pas un spécialiste du white metal, même si bien sûr je connais ce style. Le white metal est très minoritaire dans la scène Metal et surtout nord américain. En se présentant comme le pendant du black il tombe dans le même risque que celui-ci (cf. plus haut) : oublier la démarche artistique au profit d’une propagande ici positive pour la foi. Je préfère toujours pour ma part un métalleux chrétien à un chrétien métalleux ! Ce qui signifie que pour un musicien ce n’est pas sa foi ou son athéisme qui compte mais sa recherche artistique. Si en plus il est chrétien, tant mieux ! Dans l’annexe 5 de mon livre je montre, exemples à l’appui, qu’un métalleux a d’autres moyens pour témoigner de sa foi que les paroles. En particulier à l’occasion des interviews, ce qui, à mon sens, préserve l’art de la propagande. Une autre chose est la question de la musique sacrée destinée au culte chrétien (et non pas au divertissement !). J’ai un grand respect pour cette musique qui n’est pas de la propagande mais la mise en œuvre des talents artistiques pour accompagner la prière des fidèles. Avec Bach et Mozart nous sommes très loin de la perspective malheureusement bien souvent trop étriquée du White Metal…


8- As-tu déjà participé à des festivals ou au moins à des concerts? Ce genre d'événements n'est pas très respectueux des préceptes qui régissent ta religion sous différents aspects...


R :
Je n’ai jamais fait de festivals, par contre quelques concerts en France (Opeth, Orphaned Land, Morbid Angel, Agalloch, Dornenreich). Je ne vois pas en quoi un concert metal serait plus immoral que n’importe quelle autre manifestation avec de nombreux jeunes… Certes on y boit de la bière, on y voit certains fumer des pétards, mais au-delà de ça, ce n’est tout de même pas une orgie romaine ! Les jeunes métalleux que j’ai vus en concert sont de ce point de vue là dans la moyenne des pratiques des jeunes français en général. Alors en quoi y aurait-il une transgression des préceptes religieux plus forte dans un concert que dans la vie ordinaire des jeunes, franchement je ne vois pas ! Un concert de Metal n’est pas une Rave Party, encore moins une Free Party… J’ai le projet de faire un tour au METAL CAMP de TOLMIN cet été.


9- Lors de ces manifestations troques-tu ta soutane pour un perfecto, parce que les signes ostensibles de ta religion seraient mal perçus par les metalheads?


R : Je n’ai pas de soutane, donc je n’en porte pas ! Par contre je porte une tenue de prêtre avec la chemise noire et le col blanc (clergyman). Et c’est dans cette tenue que je vais aux concerts, ce qui ne m’a jamais posé aucun problème de la part des autres participants. Même si certains sont venus me demander : êtes-vous vraiment prêtre ? Après tout les déguisements existent dans le Metal, donc ils peuvent douter en me voyant ! Je n’ai honte ni de ma foi ni de ma vocation de prêtre.


10- Il y a une question cruciale que je me pose, les religions par essence doivent passer par une certaine forme de prosélytisme. Es-tu tenté de ramener les brebis égarées dans le giron de l'Eglise ou arrives-tu à faire abstraction de tout cela et à ne penser que musique? Réponds-moi franchement...


R : Cette question cruciale (en forme de croix…) m’a été posée assez souvent. Sur un site Internet de black Metal on a même fait de moi un espion secret du Vatican infiltré dans le milieu ! Tout dépend de ta définition du mot « prosélytisme ». J’imagine que dans ton esprit c’est une notion négative dans laquelle on ne respecte pas la liberté de celui qui est athée ou qui ne partage pas la même foi. Rien ne me fait plus horreur que l’intégrisme et le fanatisme religieux qui sont les signes à la fois d’une faiblesse et d’un manque d’intelligence. Un refus de conjuguer la foi religieuse avec la raison humaine. Mon attitude comme je l’explique longuement dans mon livre est celle d’un dialogue franc, honnête et sincère. Je ne mets jamais ma foi au vestiaire quand je suis avec des amis métalleux. Mais cela ne signifie pas que je ne respecte pas leur point de vue. Je ne suis pas du genre à vouloir imposer de force ma foi aux autres. Si témoigner de sa foi c’est être prosélyte, alors je le suis. Témoigner, c’est partager une expérience, ce n’est pas l’imposer. Dans ce dialogue que je noue depuis des années avec les métalleux j’accepte réellement de me laisser remettre en question par leurs critiques de la religion. J’attends d’eux la même attitude d’ouverture. C’est cela le dialogue. Si j’accepte leurs critiques, ils doivent aussi accepter le témoignage de ma foi. Dans le dialogue chacun reste libre tout en s’ouvrant à la pensée différente de l’autre, et c’est cette manière d’entrer en relation qui fait tomber les préjugés réciproques et permet d’avancer dans la recherche de la vérité. Je peux dire que les critiques émanant de la culture Metal sur la religion m’ont fait progresser dans ma vision et dans ma pratique de ma foi.


11- Un pur délire... Penses-tu que Benoit XVI serait prêt à entendre tes arguments pour défendre la musique que tu aimes quand on sait qu'il a une vision plus rigide du monde assez éloignée de ce que pouvait penser Jean-Paul II par exemple?


R : Benoît XVI est fan de Mozart. Si j’avais cette grande chance de pouvoir le rencontrer pour lui partager mon expérience de prêtre-métalleux, je commencerai par ce que nous avons en commun : l’amour pour la musique de Mozart ! (lol) Après je ne sais pas quelle serait sa réaction…


12- Te vois-tu encore écouter cette musique dans vingt ans (on doit avoir à peu près le même âge, c'est pour cela que je te pose cette question)?


R : Tout à fait car la beauté ne prend jamais de ride !


13- Et bien cela a été intéressant d'échanger ensemble pendant cette interview. Je vais te laisser conclure et je vais étonner la grand-mère de ma femme qui est une croyante invétérée quand je vais lui dire que j'ai conversé avec un prêtre qui écoute du métal. Rendez-vous à un festival de Black où il ne serait pas commun de voir un homme de ta condition (il y en a un qui se profile à Lyon le 11 Septembre 2010 avec Ad Hominem, Angmar, Atritas, Kult, Handful Of Hate, Morbid Lands)...


R :
Un samedi soir au moment de la rentrée scolaire, pas vraiment idéal comme date pour un aumônier de lycées ! Je donnerai le mot de la fin à une chronique de mon livre que j’ai vraiment appréciée pour sa justesse de ton. On dirait que le chroniqueur en lisant mon livre a parfaitement compris ma méthode et mon but. Alors je fais de la pub au site culturopoing.com.

Je reste à la disposition des lecteurs de cette Interview qui voudraient me contacter. Merci pour m’avoir permis de phosphorer à nouveau !

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Commentaires
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Lavanne   |2010-04-26 07:02:32
A plusieurs titres, cette interview est salutaire. Tout d'abord, elle prouve que
l'Eglise catholique n'est pas monolithique (le père Culat semble a priori peu
compatible avec l'Opus Dei !).
Enfin, elle propose une approche sensée de la
culture, en l'occurence musicale. Voilà une personne suffisamment ferme dans sa
personnalité et dans sa foi pour se confronter à des expressions idéologiquement
hostiles (le pagan étant d'ailleurs souvent de facto aux antipodes du corpus
idéologique du christianisme).
Salutations au père Culat et merci à l'auteur de
l'interview.
Fetus   |2010-04-29 18:13:06
" certains groupes de black transforment leur musique en propagande de bas
étage, ce qui est lamentable? parce qu?ils ne sont plus dans une démarche
artistique mais idéologique ! "
L'interview est pleine de vérités, et je
pense que ce prêtre n'avait même pas besoin de préciser son métier et ses idées.
Il rappelle des choses simples, de base, que trop de groupes oublient héhé!
toxine   |2010-05-23 11:31:22
Il eût été intéressant de lui demander sa réaction aux propos d'une Boutin ou
d'un Villiers au sujet de certain festival satanique prônant la culture de mort
ayant lieu dans qques semaines...
Dommage
Sanctuary   |2010-06-12 14:28:22
Le Pere Culat semble etre une personne atypique dans l'Eglise catholique, mais
le fait qu il ait recu l accord de son eveque montre un visage moins connu de
cette institution qui est avant tout une Union d'Hommes a la recherche de la
verite. Merci pour l interview.

La musique classique et le Heavy Metal ont
beaucoup de points communs comme la complexite instrumentale, la puissance
lyrique... Apres tout, Wagner ne serait il pas le premier metalleux?
Mike   |2010-06-23 21:04:57
En ces temps de cloisonnement infernal où l'on voudrait ranger chaque personne
dans une petite case étriquée, cette appel au respect mutuel et à l'éclatement
des idées reçues est profondément salutaire. Bravo et merci pour l'interview.
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